09/03/2005

O vous, frères humains d'Albert Cohen

Ô vous, frères humains d’Albert Cohen
Edition Gallimard, collection Folio 1915.
Extraits: pages10, 32-33, 36-39, 43-44, 201-205, 208.
Livre acheté après le spectacle de même nom au Petit Théâtre du Palais des Beaux-Arts le 6 janvier 2001, avec Bernard Cogniaux.

Il s’agit d’un souvenir d’enfance juive, il s’agit du jour où j’eus dix ans.

Je regarde ces yeux tristes qui me regardent dans cette glace devant moi, tristes yeux qui savent, moroses et mécréants, et soudain ils sont les yeux d’autres juifs qui viendront après moi, lorsque je n’y serai plus, des juifs tristes, des juifs sans God Save the King, sans Marseillaise, sans Brabançonne, des juifs qui connaîtront l’offense lorsqu’ils auront dix ans. Un jour, comme un que je connais, ils s’approcheront, sortant de leur école, ils s’approcheront du camelot qui, devant sa table, vend un détacheur universel. Et le camelot leur dira, comme il m’a dit, leur dira, tandis qu’ils seront tout emplis de crétine tendresse confiante, leur dira comme il m’a dit à moi le seizième jour du mois d’août de l’an mil neuf cent cinq, dixième jour anniversaire de ma naissance, car j’étais venu au monde, drôle d’idée, dix ans auparavant.

J’avais trois francs dans ma poche, cadeau de ma mère en ce jour anniversaire, et je décidais d’en consacrer la moitié à l’achat de trois bâtons de détacheur. J’aspirai largement pour avoir le courage de m’avancer. Mais alors, rencontrant mon sourire tendre de dix ans, le camelot s’arrêta de discourir et de frotter, scruta silencieusement mon visage, sourit à son tour, et j’eus peur.

Toi, tu es un youpin, hein ? me dit le blond camelot aux fines moustaches que j’étais allé écouté avec foi et tendresse à la sortie du lycée, tu es un sale youpin, hein ? je vois ça à ta gueule, tu manges pas du cochon, hein ? vu que les cochons se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? je vois ça à ta gueule, tu bouffes les louis d’or, hein ? tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? tu es encore un français à la manque, hein ? je vois ça à ta gueule,, tu es un sale juif, hein ? un sale juif, hein ? ton père est de la finance internationale, hein ? tu viens manger le pain des français, hein ? messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, je les reconnais du premier coup, eh ben nous on aime pas les juifs par ici, c’est une sale race, c’est tous des salauds, des sangsues du pauvre monde, ça roule sur l’or et ça fume des gros cigares pendant que nous on se met la ceinture, pas vrai, messieurs dames ? tu peux filer, on t’a assez vu, tu es pas chez toi ici, c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va un peu voir à Jérusalem si j’y suis.

Et je suis parti, éternelle minorité, le dos soudain courbé, je suis parti, à jamais banni de la famille humaine, je suis parti sous les rires de la majorité satisfaite, braves gens qui s’aimaient de détester ensemble, niaisement communiant en un ennemi commun, l’étranger.

Et j’ai rasé les murs en ma dixième année, en ce dixième anniversaire de ma naissance, rasé furtivement les murs, chien battu, chien renvoyé. Le juif, c’est sournois, disent les antisémites.

J’ai erré dans les rues de Marseille, ne comprenant pas le mal que j’avais fait, que je leur avais fait. Je me suis arrêté devant un mur, mon premier mur des pleurs, pour comprendre.

Bien sûr, antisémites, bien sûr, ce n’est pas une histoire de camp de concentration que j’ai contée. bien sûr, on a fait mieux depuis. Bien sûr, le camelot n’a fait que donner de la honte à un petit enfant. Bien sûr, il l’a seulement convaincu du péché d’être né, péché qui mérite le soupçon et la haine. Ce n’est tout de même pas mal d’apprendre à un doux petit enfant qu’il est un maudit et de tordre à jamais son âme. Mais ce qui m’advint en ce dixième anniversaire de ma venue sur terre, cette haine pour la première fois rencontrée, cette haine imbécile fut l’annonce des chambres de grand effroi, le présage et le commencement des chambres à gaz.

Sans le camelot et ses pareils en méchanceté, ses innombrables pareils d’Allemagne et d’ailleurs, il n’y aurait pas eu les chambres à gaz, les chambres allemandes dont les corps morts ou en agonie étaient ensuite poussés dans les fours allemands par des congénères encore vivants, à leur tour bientôt gazés.

Sans le camelot et ses pareils en méchanceté, ses innombrables pareils d’Allemagne et d’ailleurs, il n’y aurait pas eu les longues cheminées des fours crématoires.

Sans le camelot et ses pareils en méchanceté, ses innombrables pareils d’Allemagne et d’ailleurs, il n’y aurait pas eu, devant les fours allemands et en l’an de grâce mil neuf cent quarante-trois, ces amoncellements d’assassinés, bras inertes et jambes apathiques, il n’y aurait pas eu ces squelettiques jaunes nudités immensément entassées et emmêlées en effrayant désordre, glacé et paralysé pêle-mêle, il n’y aurait pas eu ces silencieux mannequins qui avaient aimé autrefois et souri autrefois, bouches ouvertes en une dernière plainte, boules glacées des yeux morts, yeux ouverts qui vous regardent, haïsseurs de juifs.

Dites, vous, antisémites, haïsseurs que j’ose soudain appeler frères humains, fils des bonnes mères et frères en nos mères, frères aussi en la commune mort, frères qui connaîtrez l’angoisse des heures de mort, dites, antisémites, mes frères, êtes-vous vraiment heureux de haïr et fiers d’être méchants ? Et est-ce là vraiment le but que vous avez assigné à votre pauvre courte vie ?

 

Albert Cohen

Albert Cohen (Liens)

http://www.rideaudebruxelles.be/...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Cohen
http://www.maartenvervaat.nl/10cohen/index.htm
http://www.myriam-champigny.com/
site de la fille d'Albert Cohen, où elle parle de son père (photo)
http://www.atelieralbertcohen.org/
Site en construction
http://www.evene.fr/...Albert_Cohen
http://perso.wanadoo.fr/darreau.com/...albert-cohen

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